1972 - Georges Yatridès, peintre de la future mémoire

Documentaire réalisé par Daniel Danneyrolles

 

Transcription de la vidéo

Commentateur : « Georges Yatridès, grec d’origine est grenoblois depuis 48 ans. Mais Georges Yatridès est peu connu en France. Pourtant, plus de 300 de ses toiles sont disséminées aux États-Unis d’Amérique,  où Yatridès est qualifié de peintre unique et de pure individualité présentant un point de vue. René Char a dit de lui qu’il était un peintre hors du tumulte. On a voulu associer sa démarche à celle de De Chirico, et même à celle de Dali. Mais Georges Yatridès ne partage ni l’angoisse métaphysique du premier ,ni l’exhibitionnisme du second. C’est à une autre problématique que répond le peintre. Une réponse personnelle aux questions qu’avant lui, Gauguin a déjà posées : d’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?
Pour arriver à cette réponse, quasiment gravée dans chacune de ses toiles, Yatridès a dû parcourir un itinéraire tourmenté, passionné, douloureux, exubérant peut-être mais enfin rigoureux avec une intransigeance foncière. C’est dire qu’il a dû s’imposer tous les renoncements. Renoncement à la facilité, renoncement au conventionnel aussi bien qu’au pseudo-modernisme. Yatridès veut peindre pour son temps, et même pour demain.
Placé au 1er rang des peintres de l’école graphique du 20ème siècle, Yatridès s’en est détaché dès 1963. C’est encore un renoncement de plus. Renoncement cette fois à une ambiance colorée, à des cernes qui donnent le volume. Yatridès, au contraire, veut totalement maitriser l’espace coloré, apporter une sonorité harmonieuse à l’ensemble grâce à une saturation lumineuse de chacun des plans et grâce aussi à ce graphisme qui crée les volumes sans avoir à recourir à l’ombre. Les sillons, creusés dans la pâte même irradient la lumière extérieure. On mesure mieux ainsi ces renoncements déchirants qui ont conduit Yatridès à se dépasser, à se renier presque pour aller à contre courant. Lui, qui avait cédé avec joie, avec violence même, à cette expression spontanée dans le fauve autour des années 50. Sasha Bourmeyster, son ami de toujours, témoin fervent de son évolution créatrice, analyse l’univers pictural de Georges Yatridès. »

Sasha Bourmeyster : « Je pense qu’actuellement, véritablement, nous avons Yatridès qui a acquis d’abord une technique absolument extraordinaire que la plupart des peintres de note époque ne possèdent pas. Depuis disons une dizaine d’années, il peut maitriser et jouir pleinement de sa peinture et ça a transformé évidemment son caractère.  Parce que si vous voulez, cette espèce de plénitude qu’il atteint dans son art, se manifeste dans son comportement. Quand on contemple un tableau comme Ézéchiel, on éprouve un sentiment d’admiration, admiration peut-être aussi faite d’interrogations, c’est plutôt ???? mais on ne sait pas pourquoi. Or, il faudrait prendre cette toile et la dérouler. La dérouler parce qu’il y a une espèce de jeu de questions et de réponse à chaque moment, que ce soit dans la représentation de ce personnage d’Ézéchiel, ou du mur de Jérusalem, ou de ce paysage absolument dépouillé, dénudé, d’où toute trace de vie semble absente. Il y a un ensemble d’éléments qui pourrait reconstituer presque une histoire de la peinture telle que Georges Yatridès l’a reconstituée dans son imagination. Parce qu’en dehors de sa peinture, c’est d’abord un érudit. Ce n’est pas quelqu’un qui s’enferme dans un art naïf et laisse parler son cœur, n’est-ce pas, il ne le voudrait jamais. C’est pour lui, vraiment, une abomination extrême, n’est-ce pas, le naïf. C’est le contraire de la peinture de Georges Yatridès, c’est au contraire un esprit qui se veut esprit universel, encyclopédique, baigné de connaissances aussi bien dans le domaine religieux que dans l’histoire et dans la technique picturale, qui s’intéresse au développement des sciences. Je ne dis pas qu’il fasse de la science-fiction. Bien au contraire, ce qui l’intéresse, lui, c’est l’évolution de l’humanité, l’avenir de notre société. C’est pour ca qu’on pourrait, à partir de la peinture de Georges Yatridès, procéder à une analyse sémiologique qui serait à la fois une analyse à caractère, disons, diachronique, c’est-à-dire une histoire de la peinture, toutes les tentations qu’on éprouvées les peintres dans tel ou tel domaine et qu’ils ont plus ou moins assimilées, plus ou moins acceptées ou rejetées , et ensuite l’attitude de Georges Yatridès à chaque élément, déjouant les pièges de la facilité, de la subjectivité  de ce qui a été fait et apportant sa propre réponse. Les gens qui regardent ses tableaux ont peut-être des réponses des arguments contraires mais, en  fait, si on regarde de plus près, Georges Yatridès a déjà trouvé les réponses à des questions que les spectateurs ou les amateurs ne se sont pas encore posées ou se sont posées d’une façon maladroite. Il a, disons, une ou deux longueurs d’avance. Et dans cela, sa peinture peut apparaitre comme un monde hermétique, fermé, mais ce n’est pas un monde fermé, au contraire. Georges Yatridès aimerait interpeller le monde, discuter avec son public.

Commentateur : « Georges Yatridès voulait s’exprimer avec la couleur. Il s’est vite aperçu qu’elle ne pouvait seule donner la lumière. Il a alors commencé à construire avec le trait, simple exercice graphique, qu’il abandonne, insatisfait. Pourtant, Yatridès sait d’instinct que pour maitriser la lumière, il lui faut organiser sa peinture autour du trait, ce qu’il appelle « sa grammaire à lui ». »

Yatridès : « il a fallu que je dépasse tout ça. Il a fallut que je dépasse d’abord le trait, qui est la source de toutes les sciences et que je puisse ensuite passer à la matière véritable, dépasser simplement le papier qui risque de souffrir, de s’éteindre dans les civilisations, de se dissoudre, de devenir de la poussière. Il a fallu que je cherche des matières qui résistent au temps. Et puis, par ce graphisme que j’ai voulu plein par lui-même, sans ombre, c’est-à-dire créer rien que par le trait le volume, me libérer par la matière et créer cette lumière qui existe par elle-même, même lorsqu’il n’y a pas d’ombres. Parce que la lumière qui vient du soleil, elle existe même si tu ne mets pas un objet pour arrêter son rayonnement. Donc, cette libération est une libération totale qui me permet d’exprimer maintenant une grande partie de l’aventure de l’homme, en restaurant des valeurs qui ont été arrêtées. »

Commentateur : « C’est une peinture qui déconcerte d’abord : des femmes, des enfants, des natures mortes dans un décor d’où la vie semble avoir totalement disparu. »

Yatridès : « ici, il y a encore des montagnes qui ont surgi du sol qui est vitrifié, elles sont encore toutes chaudes. Je vous montre que le sous-sol de la planète est encore bouillant de vie et qu’il est, lui, destiné à survivre tout le temps mais que la terre elle-même a cet aspect vitrifié parce que l’Homme l’a assujettie et l’a exploité à fond. Alors évidemment il ne reste plus de traces de végétation. Par contre, cet assujettissement de cette matière par l’Homme me permet à moi de faire une nature morte qui se trouve dans un paysage, c’est-à-dire, l’Homme n’a plus besoin d’ouvrir une fenêtre ou une porte pour sortir de son domaine pour aller vers l’infini, vers l’horizon. Ça, c’est très très important. Ce n’est pas la mort d’une planète, au contraire c’est l’instant où l’Homme va communier avec la matière et c’est à cet instant où il est tellement proche de cette matière, à laquelle il ressemble beaucoup, qu’il va être le plus près de Dieu. »

Commentateur : « Pourquoi pas de pupilles aux yeux? »

Yatridès : « Mais les yeux, mais si, j’ai accentué cette mécanique extraordinaire d’une sphère qui tourne dans un logement. C’était absolument extraordinaire de penser que tout ce qui a été prévu pour que tout fonctionne, cet œil qui ne peut exister que voyant quelque chose. L’œil en train de se former est une chose  qui est inexplicable pour la biologie, c’est une chose qui a donc existé pratiquement de toujours. L’œil est fait pour voir, c’est extraordinaire. Il a perdu sa couleur, la couleur du temps mais il a gardé sa couleur de chair, il est là, il nous regarde, il a gagné la sagesse. Et cette sagesse, c’est la sagesse du premier jour, ou du dernier. »
« L’enfant n’est pas fait pour l’ébauche. Absolument pas.  Il est fait pour les choses finies. Il a besoin de cadre. Et l’homme qui grandit a besoin de cadre, bien sûr, d’un cadre toujours plus grand, de plus en plus infini. Mais toujours, cette construction, qui est vitale pour tous, c’est-à-dire un rythme ordonné qui montre que l’Homme est fait pour bâtir, non pour détruire. Donc, dans ma peinture, ce que j’offre aux jeunes c’est l’espoir de l’absolu, c’est-à-dire cette recherche de la non-mort. Parce que l’Homme est fait pour cela. La pensée humaine, la grande pensée, c’est justement de remettre en question cette chose extraordinaire, à savoir si nous sommes des mortels, c’est-à-dire des végétaux, ou si nous sommes bâtis pour être immortels. »

Commentateur : « Héritier des vieux maitres flamands, florentins ou vénitiens dont il a retenu avec émotion les éternelles leçons, peintre pour demain, Georges Yatridès continuera d’interpeller le monde avec rigueur, avec obstination afin comme l’a dit Christian Gali, que le monde, jamais, ne se colore de rouille »

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